L'Europe a levé le pied. Le règlement « Omnibus numérique » sur l'IA, adopté par le Parlement européen le 16 juin 2026 puis par le Conseil le 29 juin, a été publié au Journal officiel le 24 juillet. Il décale les obligations les plus lourdes de l'AI Act : pour les systèmes d'IA dits à haut risque, la date passe du 2 août 2026 au 2 décembre 2027.
Beaucoup de directions ont lu la nouvelle comme un soulagement. C'en est un, à une condition : ne pas en faire une excuse pour attendre. Car pendant que le calendrier glissait, l'usage de l'IA, lui, n'a pas ralenti. Et dans de nombreuses entreprises, une partie de cet usage se fait déjà hors de France, dans l'équipe nearshore.
Ce qui a bougé, et ce qui n'a pas bougé
Le report concerne un bloc précis. Le reste du texte s'applique déjà.
- Pratiques interdites : en vigueur depuis le 2 février 2025. Inchangé.
- Modèles d'IA à usage général : règles applicables depuis le 2 août 2025. Inchangé sur le fond.
- Transparence (article 50) : applicable depuis le 2 août 2026. Un utilisateur doit notamment savoir qu'il échange avec une IA.
- Systèmes à haut risque de l'annexe III (recrutement, accès au crédit, services essentiels, etc.) : repoussés au 2 décembre 2027.
- Systèmes à haut risque intégrés à des produits réglementés (annexe I) : repoussés au 2 août 2028.
Autre changement discret : l'obligation de « culture IA » des équipes (article 4) a été adoucie. Il ne s'agit plus de garantir un niveau suffisant, mais de prendre des mesures pour le développer. L'obligation reste. Elle devient seulement plus réaliste.
Pourquoi votre équipe au Maroc est concernée
Un réflexe fréquent consiste à penser que le droit européen s'arrête à la frontière. Pour l'AI Act, c'est faux. Le texte vise aussi les fournisseurs et les utilisateurs établis hors de l'Union dès lors que les résultats produits par le système sont utilisés dans l'Union.
Concrètement, si votre équipe à Casablanca ou à Rabat trie des candidatures pour vos recrutements en France avec un outil d'IA, ou si elle répond à vos clients avec un assistant conversationnel, le sujet vous concerne. Le lieu où travaille l'équipe ne change pas la nature de l'usage.
Les métiers les plus souvent confiés à une équipe nearshore sont justement ceux où l'IA arrive le plus vite :
- Relation client : chatbots, réponses suggérées, analyse des conversations.
- Recrutement et RH : présélection de CV, rédaction d'offres, tri de candidatures.
- Finance et back-office : lecture de factures, rapprochements, détection d'anomalies.
- Développement logiciel : assistants de code, génération de tests.
Les deux premiers sont les plus sensibles. Le recrutement figure dans la liste des usages à haut risque. La relation client tombe sous les règles de transparence, déjà en vigueur.
La vraie question : qui sait ce qui tourne ?
Le risque principal n'est pas juridique. Il est opérationnel. Dans la plupart des organisations, personne n'a une vue complète des outils d'IA utilisés par l'équipe distante.
Ce n'est pas de la mauvaise volonté. Une équipe performante cherche à aller plus vite, et les outils sont à portée de main. Un responsable sur place adopte un assistant pour gagner deux heures par jour. Un conseiller utilise une extension de navigateur pour reformuler ses réponses. Rien de tout cela n'apparaît dans le contrat.
Le jour où il faudra documenter les usages, la difficulté sera de les retrouver. C'est pour cela que le report est une chance : il laisse le temps de faire ce travail calmement, plutôt que dans l'urgence de fin 2027.
Quoi faire pendant le sursis
1. Faire l'inventaire, avec l'équipe
Listez les outils d'IA réellement utilisés, par qui, pour quoi faire, et sur quelles données. Faites-le avec le responsable local, pas à sa place. Une liste dressée depuis Paris sera incomplète. Posez la question sans chercher de coupable : le but est la visibilité, pas la sanction.
2. Classer les usages par niveau d'enjeu
Trois niveaux suffisent pour commencer :
- Usages interdits : à arrêter immédiatement s'il y en a.
- Usages sensibles : recrutement, décisions qui affectent une personne, contact direct avec vos clients.
- Usages courants : aide à la rédaction, au code, à la recherche interne.
Les usages sensibles méritent un responsable nommé et une règle écrite. Les usages courants demandent surtout une charte simple.
3. Écrire les règles du jeu dans le contrat
Que votre équipe soit une filiale ou un prestataire, le contrat doit dire qui peut introduire un nouvel outil d'IA, qui valide, et comment vous en êtes informé. Ajoutez une clause d'information sur les outils utilisés et sur les données qui y transitent. Ce point rejoint ce que vous avez déjà dû traiter pour le RGPD : les deux sujets se préparent ensemble.
4. Former, sans attendre d'y être obligé
L'obligation de culture IA a été assouplie, pas supprimée. Une formation courte et concrète pour l'équipe nearshore coûte peu : ce que l'outil fait bien, où il se trompe, ce qu'on ne lui confie jamais. C'est aussi un argument de fidélisation. Les profils qualifiés restent là où ils apprennent.
5. Garder un humain qui signe
Pour tout usage sensible, définissez qui relit et qui décide. Un tri de candidatures assisté par l'IA doit être validé par une personne identifiée. Une réponse client générée automatiquement doit pouvoir être reprise par un conseiller. C'est le principe que l'AI Act imposera aux systèmes à haut risque. Autant l'installer maintenant, sur un petit périmètre.
Le report profite à ceux qui s'en servent
Le calendrier européen a glissé de seize mois pour les systèmes de l'annexe III. Ce délai ne bénéficiera pas à tout le monde de la même façon. Les entreprises qui attendent décembre 2027 découvriront leurs usages dans la précipitation. Celles qui commencent maintenant arriveront à l'échéance avec un inventaire, des règles et une équipe formée.
Pour une équipe nearshore, il y a même un avantage à le faire tôt. Une équipe qui sait expliquer ce qu'elle fait avec l'IA, et comment elle le contrôle, inspire confiance. C'est exactement ce qui permet ensuite de lui confier des sujets plus importants.
Vous avez une équipe au Maroc, ou vous en préparez une, et voulez cadrer ses usages de l'IA avant qu'ils ne vous échappent ? Écrivez-nous : nous pouvons commencer par l'inventaire.
Cet article donne un éclairage opérationnel et ne constitue pas un avis juridique.